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28/07/2017

Le ''Stelvio""

Un signore nominare : « Stelvio »

L’évocation de ce mot magique de sept lettres m’a toujours émerveillé. Le Passo dello Stelvio (ou StilfserJoch) culmine à 2758 m. « Le Giro d’Italia » l’a élevé au grade de « Cima Coppi » C’est d’ailleurs sur ses pentes que Bernard Hinault, le 5 juin 1980 a construit son premier succès dans le tour d’Italie.

Mon approche de ce col légendaire sera plus placide, ma pratique de la bicyclette à la tournure de la soixantaine est devenue bucolique, contemplative voire nonchalante. L’esprit de compétition ne m’a d’ailleurs jamais animé. Seule la course cycliste m’a passionné pendant de longues années. Dans ma jeunesse la télévision ne retransmettait, en noir et blanc, que les vingt derniers kilomètres des étapes du Tour de France, et ce, avec une qualité bien moyenne, sans parler des jours de brouillard où l’écran restait immuablement gris

Le « Giro d’Italia » à cette époque n’avait grâce uniquement que dans la presse écrite. C’est donc à la terrasse du « Café des Cévennes » sur la place du Quai au Vigan, que je lisais le journal « l’Equipe ». A l’ombre des tilleuls, je m’enivrais de ce breuvage littéraire, de la plume des : Antoine Blondin, Jacques Goddet ou Pierre Chany. Il y avait forcément un jour d’écart entre le témoignage écrit et le déroulé de la course. Mais peu importe ! De nos jours, chaque fait de course est diffusé, à l’instant présent au monde entier via le satellite.

En ces temps déjà lointains que ma mémoire se plait à mettre en lumière, la lecture quotidienne du journal créé par Henri Desgrange était source de découverte, d’évasion, de chevauchées fantastiques.

Ces journalistes de talent avaient le don de décrire des contrées inconnues, des champions de légende et des cols de prestige. Ma mémoire en garde un bien doux souvenir. Seul le magazine « Miroir du Cyclisme » apportait un peu de couleur à mes rêves. Ces photographies du Tour d’Italie, venaient parfaire ce monde lointain, mystérieux mais idyllique. Je revois parfaitement Eddy Merckx paré de la « maglia rosa » suivi de Fuentes, Baronchelli ou Gimondi …

J’ai découvert les Alpes françaises dès mes premiers congés payés à l’âge de vingt ans. Ce fut un enchantement. Ma conquête de l’Italie a été plus tardive. Les Pordoï, Falzarego ou Stelvio ont toujours hanté mon esprit mais c’est seulement, à l’an deux mille qu’ils se sont offerts à mes roues de cyclotouriste.

Par le passé, j’ai eu la joie de gravir ce géant alpin à deux reprises mais uniquement depuis Bormio par les merveilleux lacets du Braulio. Mais la voie royale, celle montant depuis les rives de l’Adige et qui aiguisait tant mon appétit, c’était toujours refusée à mes roues jusqu’à ce jour dernier.

Lundi 3 juillet 2017 – Prato allo Stelvio (916m), je suis prêt pour ce grand moment, un rendez-vous a marqué comme d’une « pierre blanche » dans mes déambulations vélocipédiques qui ont débuté dans le milieu des années 70.

J’observe le panneau m’indiquant : « Passo Stelvio – 24,5 kms ». Je quitte la bourgade encore calme sur une route déjà montante. Rien de bien surprenant, car de toute évidence, je sais parfaitement que je ne pars pas à la pêche aux palourdes sur la plage des Aresquiers. « ça monte et ça va monter », la chose est bien claire dans mon esprit.

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le village de Stelvio                                       la première des 48 épingles à cheveux

 

Très rapidement la vallée se resserre en un étroit boyau ne laissant qu’un brin d’espace pour l’emprise de la chaussée jouxtant un fougueux torrent. Les premiers éléments d’une longue litanie de cyclistes de tous poils commencent à me doubler. Nous échangeons un petit signe de la main, un « ciao » ou un « forza » avec les italiens. Les cyclistes venus de l’Europe du Nord sont moins enclins à ce genre d’échange. Il faut parfois insister afin de préserver cette coutume, ce petit geste d’amitié. Il contribue ainsi à tisser des liens au sein de la sphère du vélo, au-delà de la langue, de la nationalité ou de la pratique elle-même.

A Ponte allo Stelvio (1117m), la route change de rive et j’aperçois le village qui a donné son nom au col. Un peu plus haut c’est Gomagoi (1257m) et son église qui accroche mon regard. La pente est convenable 7-8% mais il faut rester calme, concentré, la partie sera longue et sans doute difficile. Je progresse à mon rythme. Je découvre enfin la première épingle à cheveux. Elles sont toutes panneautées, celle-ci porte le numéro « 48 » ; donc quarante-huit lacets au total. C’est la marque de fabrique de ce col. Le Stelvio et ses virages, c’est une histoire de près de deux siècles. Cette « strada » qui relie la Lombardie au Sud-Tyrol, de la Valtellina à la haute vallée de l’Adige a été construite entre 1820 et 1825.

J’évolue toujours dans une vallée très encaissée, les deux parois sont très proches jusqu’à mon arrivée au village de Trafoï (1543m). Quelques chalets, des hôtels, une église esseulée dans l’espace et déjà, les glaciers apparaissent. Ils soulignent un paysage de haute montagne ; le massif de l’Ortler culmine à 3905m. Trafoï est aussi la terre natale de Gustavo Thoeni, le célèbre skieur italien.

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l’église de Trafoï

Quelques photos bien sûr ! Je m’approvisionne en eau et je repars sur une route qui se cabre et devient particulièrement étroite et sinueuse. Les virages s’enchaînent rapidement et le trafic routier se réveille. Je suis à mi col. Le ciel est encore haut ! Cela commence à devenir difficile mais je sais que ce segment de route en forêt est la « clé » de cette ascension. Pas de panique, mais il me faut néanmoins faire « les fonds de tiroirs » afin d’engager toutes les forces disponibles dans ce combat. Heureusement en sous-bois, c’est une véritable féérie florale. J’observe les lys orangés dans les talus ensoleillés, puis les lys martagons dans le mélézin. Par dizaines, par centaines même.

Malgré l’effort soutenu, je m’offre quelques pauses pour immortaliser ces instants magiques. Je n’ai jamais vu autant de lys martagon en si peu d’espace !

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 les lacets courts et pentus                            lys martagon

 

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le massif de l’Ortler

Je ne les compte plus ! Mais, je ne perds pas pour autant le compte des virages qui eux me permettent d’évaluer ma progression. Je m’extirpe peu à peu de la forêt et j’atteins enfin, l’hôtel « Franzenshöhe » à la côte 2188m.

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à la côte 2188m, ce n’est pas encore gagné !

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comment ne pas tomber en extase ?

Le plus dur est fait certes, mais depuis ce point stratégique la route s’envole littéralement à l’assaut du ciel. C’est l’ultime série de virages, spectaculaire, aérienne, d’une grande esthétique ! Je sais pertinemment que la pente va faiblir, l’effort en principe sera plus modéré. Mais un autre paramètre entre en jeu ; l’altitude. Je grimpe désormais à plus de 2000 mètres, et ce, pour un bon bout de temps encore. Physiologiquement la donne est différente.

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un col, une route unique

Cette route avec ses virages qui s’entrelacent à merveille, combien fois ai-je pu la contempler en photographie ? Elle est d’ailleurs unique, aucun autre col n’offre un tel déroulé. Je pense bien entendu à Pierre Roques qui dans son ouvrage « les cyclotouristes, le vélo autrement » avait sublimé ce décor enchanteur. Mes pensées s’envolent aussi vers tous mes amis qui un jour ou l’autre sont venus « jouer du dérailleur » en ces lieux bénis du Dieu Vélo. Je suis heureux d’être là malgré la fatigue. Mon bonheur serait complet si Christine m’avait accompagné mais un souci de santé l’oblige au repos. Nous reviendrons donc dans un futur proche afin de jouer cette partition de concert, fidèle à nos habitudes.

Un virage, un de plus, pourrai-je dire, mais celui-ci a une saveur bien particulière. Elle me rappelle les fines bulles du champagne ; cette épingle à cheveux porte la mention : n°1, c’est l’ultime courbure de cette merveilleuse route !

Quelques pédalées encore et la délivrance intervient à 2758 mètres au-dessus du niveau de la mer. Une immense joie et la satisfaction d’avoir réussi cette gageure, et gravi ce prestigieux col pour mes soixante ans ! La « Cima Coppi ». Une stèle en retrait de la route rappelle la mémoire du campionissimo, mais cette distinction honorifique fait aussi les affaires des commerçants locaux …

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le sommet, la délivrance …                           la « cima Coppi »

Il est midi, les skieurs rentrent du glacier, les cyclistes en ont fini avec leur ascension, et les touristes baguenaudent au beau milieu de ce capharnaüm sans nom. Les constructions sont laides et parfois délabrées, un commerce de pacotille occupe le peu d’espace disponible. Les odeurs de choucroute-saucisses et de bière viennent se mêler au gaz d’échappement des véhicule bloqués par les piétons en quête de l’achat d’un objet souvenir « made in china ».

Dans cette foule bigarrée, je rencontre des cyclos de l’ASPTT d’Agen. Je discute un bon moment, nous échangeons nos impressions sur les cols du secteur (Gavia, Mortirolo, Foscagno ou Bernina).

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dernier regard

 

J’engage la descente par le versant ouest et bascule rapidement dans la combe de l’Umbrail. Je retrouve là, une nature vierge, l’alpe comme l’on peut en rêver : torrents et cascades, pelouses fleuries et mélézin diffus. Je suis en Suisse dans le canton des Grisons et j’en prends à nouveau plein les yeux. Plus bas, je découvre le Val Müstair ; une large vallée alpine où la fenaison bat son plein. Elle est parsemée de beaux villages dotés de clocher à bulbe.

La route est légèrement descendante, le soleil est à son zénith, ma randonneuse file allègrement. Je jouis pleinement de l’instant présent tout en me remémorant cette journée bien particulière. Et si le bonheur, c’était ça, tout simplement …

 

                                                                                   Guy

 

 Texte et photos Guy Cambéssèdes

Mise en page Marie-France B.

 

Écrit par LA - mise en page MF |

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